Pourquoi la mémoire historique autour de l'UPA ravive une brouille diplomatique entre l'Ukraine et la Pologne malgré leur alliance et le soutien de Varsovie dans la guerre contre la Russie
La mémoire historique autour de l'UPA alimente la crise diplomatique entre Ukraine et Pologne. Analyse des enjeux, conséquences politiques et sources.
Un sommet dont l’Ukraine s’est finalement tenue à l’écart
Volodymyr Zelensky a renoncé à se rendre à Gdańsk jeudi 25 juin pour participer à une conférence internationale sur la reconstruction de l’Ukraine. Initialement annoncé comme un déplacement important — l’événement réunissait responsables politiques et acteurs économiques sur deux jours — il a finalement délégué la représentation au gouvernement : la Première ministre Ioulia Svyrydenko s’est rendue en Pologne à sa place. Ce choix illustre l’envenimation des relations entre Kiev et Varsovie alors que, paradoxalement, la Pologne demeure l’un des soutiens les plus visibles de l’Ukraine au sein de l’Union européenne.
Le différend ne porte pas sur l’aide matérielle ou la stratégie militaire, mais sur la mémoire historique et la symbolique nationale. Il s’est cristallisé fin mai, lorsque le président ukrainien a accepté le baptême d’une unité militaire au nom de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), un mouvement clandestin anti-soviétique actif jusqu’aux années 1950. À Kiev, l’usage du nom relève d’une volonté d’honorer des combattants qui, pour une partie de la société ukrainienne, incarnent la résistance contre l’URSS et nourrissent un récit d’indépendance renforcé depuis l’agression russe de 2022.
Un passé meurtrier qui continue de peser
Pour la Pologne, la référence à l’UPA est inacceptable. L’unité est associée à des massacres de civils polonais, notamment en Volhynie à partir de 1943, où des historiens estiment à près de 100 000 le nombre de victimes polonaises. Ces événements, qui ont touché des populations civiles au plus fort des violences de la Seconde Guerre mondiale, sont perçus en Pologne comme un épisode de nettoyage ethnique. Moscou a, de son côté, également stigmatisé ces combattants en les qualifiant de collaborateurs des nazis.
Kiev reconnaît aujourd’hui l’existence des massacres, mais s’est jusqu’à présent refusée à employer le terme de « génocide », préférant encadrer ces drames comme des épisodes tragiques inscrits dans un contexte de guerre et de violence réciproque, et rappelant que des Ukrainiens ont aussi été tués dans des affrontements intercommunautaires. Cette divergence de vocabulaire et d’interprétation historique empoisonne les relations bilatérales depuis des décennies et complique tout travail de mémoire partagé.
Un processus d’apaisement semblait pourtant engagé : en novembre 2023, Volodymyr Zelensky avait participé à une commémoration religieuse à Loutsk, et en juin 2025 il avait accepté une demande polonaise pour procéder à des exhumations de victimes reposant dans des fosses communes en Ukraine. Mais la décision de mai dernier de nommer une unité UPA a ravivé les tensions, donnant lieu à une série d’échanges publics et symboliques très durs entre responsables des deux pays.
Le point d’orgue de la crise diplomatique a été la décision annoncée par Karol Nawrocki, président nationaliste polonais, de retirer à Zelensky la plus haute distinction polonaise, l’Ordre de l’Aigle blanc. La mesure a été qualifiée d’« erreur stratégique » par le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andrii Sybiha, et a poussé l’Ukraine à renvoyer formellement la décoration — geste suivi par plusieurs anciens présidents ukrainiens.
Au-delà des symboles, la crise a des répercussions concrètes. Volodymyr Zelensky accuse le président polonais d’instrumentaliser le dossier à des fins intérieures et d’alimenter un climat anti‑ukrainien dans la société polonaise. Les quelque 1,5 million d’Ukrainiens résidant en Pologne — réfugiés et migrants — font l’objet d’attaques dans une partie de la presse et du débat public, accusés de profiter indûment d’aides sociales, selon le récit ukrainien.
Sur le plan politique intérieur polonais, l’affaire s’inscrit dans une lutte de pouvoir. Élu de justesse en 2024, Karol Nawrocki, issu du camp conservateur, cohabite avec un gouvernement libéral. Certains observateurs estiment que le président use de ces tensions pour contester la majorité et fragiliser le Premier ministre Donald Tusk, lui‑même prudent et soucieux de ne pas laisser la dispute historique affaiblir l’effort commun face à la Russie.
À Bruxelles, la Commission européenne a appelé à l’apaisement : au regard de la guerre en Ukraine, l’UE considère que l’unité entre partenaires est cruciale et que les différends historiques ne doivent pas fragiliser la solidarité européenne. Selon la Commission, toute division profite à l’agresseur — une allusion claire à la Russie.
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En l’état, l’affaire illustre combien la mémoire historique reste un terrain sensible et potentiellement explosif, capable de peser sur la coopération politique même entre alliés engagés sur des enjeux contemporains graves.
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