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Minerais stratégiques : les Français réclament un État qui agit, pas seulement un régulateur

Un sondage Norstat dévoilé lors d'un colloque à l'Assemblée nationale montre que la dépendance aux matières premières est devenue un sujet d'opinion. Les carottages autorisés en Bretagne cristallisent le nouveau volontarisme de l'État.

C’est un basculement discret mais réel dans l’opinion publique. Réunis au Palais Bourbon le 7 juillet pour un colloque de L’Hémicycle consacré à la souveraineté industrielle, responsables politiques et industriels ont pris acte d’un fait nouveau : la question des minerais critiques est sortie du cercle des experts pour devenir un enjeu citoyen. Accueilli par le député Christophe Naegelen, l’événement réunissait le ministre délégué chargé de l’Industrie Sébastien Martin, la PDG d’Eramet Christel Bories, des dirigeants d’Imerys et de l’A3M, ainsi qu’un chercheur de l’École de guerre économique.

Un sujet devenu politique

L’étude « Les Français et les matières premières stratégiques », réalisée par Norstat pour L’Hémicycle auprès d’un millier de Français représentatifs, en administre la preuve. Les deux tiers des Français jugent le pays trop dépendant de l’étranger pour ses matières premières stratégiques, identifient la Chine comme le principal rapport de force et ressentent une perte d’influence française dans les pays producteurs.

Surtout, les attentes ont changé de nature.

« Le sujet des matières premières stratégiques sort du cercle des experts et s’installe comme un enjeu d’opinion. Les Français ne demandent pas seulement un État régulateur, mais un État capable d’agir, de financer et de protéger lorsque des actifs jugés stratégiques sont en jeu. »

a résumé Raphaël Clave, directeur général de Norstat. Dans le détail : 73 % souhaitent soutenir l’activité minière, en France ou à l’étranger, 67 % attendent un soutien financier public sous forme de prêts, de garanties ou de prises de participation, 60 % demandent une protection juridique renforcée des entreprises stratégiques, 54 % appellent à une coordination accrue entre alliés et 47 % à des normes communes de traçabilité. Seuls 6 % défendent encore l’idée du laisser-faire de marché.

Le choix politique de la prospection

Ce volontarisme, le gouvernement entend l’incarner. Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie, a confirmé avoir autorisé des carottages en Bretagne, « assumant le choix politique de la prospection sur le sol national malgré les réticences locales ». Une manière de traduire concrètement l’objectif européen de 10 % d’extraction sur le sol du continent, inscrit dans le Critical Raw Materials Act, qui fixe par ailleurs des cibles de 40 % de transformation et 25 % de recyclage à l’horizon 2030.

Le ministre a rappelé que les matières premières critiques sont devenues « un outil d’influence diplomatique » : la Chine peut, du jour au lendemain, via ses licences d’exportation, suspendre les livraisons de terres rares et de métaux critiques, mettant en difficulté des chaînes de valeur entières. Ce risque n’est pas théorique : en 2025, Pékin a instauré un régime de licences pour plusieurs terres rares lourdes, puis durci ce dispositif à l’automne en l’étendant, au titre du double usage civil et militaire, aux produits fabriqués hors de Chine dès lors qu’ils contiennent une fraction infime de matière d’origine chinoise.

Un débat d’acceptabilité

La relance minière sur le sol national se heurte toutefois à la question de l’acceptabilité. Le projet EMILI d’Imerys, dans l’Allier, l’un des cinq plus gros gisements de lithium en roche dure d’Europe, a été conçu dès l’origine pour y répondre : mine souterraine, transport maîtrisé, débat public sous l’égide de la Commission nationale du débat public. Il vise 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an, l’équivalent des besoins de 700 000 véhicules électriques, et a bénéficié d’une prise de participation de 50 millions d’euros de la Banque des Territoires.

Souveraineté ne veut pas dire autarcie

Le message vidéo de Benjamin Gallezot, délégué interministériel aux minerais critiques, en déplacement en Inde, a fixé la doctrine :

« La souveraineté n’a jamais signifié autarcie, mais construction d’un portefeuille diversifié »,

articulant un socle national et européen à une vingtaine de partenariats internationaux. Le délégué a rappelé que 7 milliards d’euros ont déjà été mobilisés sur le raffinage et la transformation.

Cette approche mesurée n’exclut pas la lucidité sur les rapports de force. Christel Bories, PDG d’Eramet, a rappelé que l’objectif de 10 % d’extraction européenne acte, en creux, que 90 % des approvisionnements resteront importés. D’où l’importance, selon elle, de disposer d’entreprises françaises capables d’opérer à l’étranger avec leurs propres standards environnementaux et sociaux, un actif de souveraineté autant qu’une garantie de traçabilité.

Le colloque s’est achevé sur un consensus rare entre État, industriels et experts : la sécurisation des minerais critiques ne peut reposer sur un seul levier, mais suppose d’agir simultanément sur la diversification des approvisionnements, l’extraction, le raffinage, la transformation, le recyclage, la consolidation d’entreprises capables d’investir sur le temps long, et des outils de protection nouveaux. Un programme qui, sondage à l’appui, rencontre désormais une demande sociale.

Le tournant d’Évian

Ce changement d’état d’esprit s’inscrit dans le sillage du Sommet du G7 d’Évian, tenu le 17 juin, trois semaines avant le colloque. Les sept puissances les plus industrialisées y ont identifié 195 projets représentant 64 milliards d’euros d’investissements dans les chaînes de valeur des minerais critiques, et se sont accordées pour ne plus dépendre à plus de 60 % d’un seul acteur. Un objectif qui prend toute sa mesure quand on sait que la Chine représente aujourd’hui 85 à 86 % de l’offre sur de nombreux métaux, principalement du fait du raffinage. C’est ce basculement d’échelle qui, selon le ministre, justifie que l’État assume désormais un rôle qu’il avait longtemps délégué au marché.

Reste que l’opinion, si elle réclame de l’action, devra aussi accepter ses contreparties concrètes : rouvrir des mines sur le sol national, arbitrer entre exigences environnementales et impératifs de souveraineté, et consentir à l’engagement d’argent public sur des projets dont la rentabilité se mesure en décennies. Le colloque de L’Hémicycle aura eu le mérite de poser publiquement cette équation, à un moment où, comme l’a rappelé Christel Bories, les matières premières « ne sont plus un sujet de compétitivité, mais de souveraineté et de contrôle ».

La rédaction de Commons

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