Plus jamais ça » ? La promesse morale de Lula rattrapée par l’affaire Banco Master
L’affaire Banco Master fragilise le récit de probité de Lula et relance les soupçons de proximité entre pouvoir, banque et justice.
Vingt ans après le Mensalão et dix ans après le séisme Lava Jato, Lula voulait incarner un Brésil revenu de ses vieux démons. Celui des institutions restaurées, des règles respectées et des frontières enfin rétablies entre l’argent et le pouvoir. L’affaire Banco Master fait ressurgir une mécanique que les Brésiliens connaissent trop bien : des hommes d’affaires qui ouvrent toutes les portes, des contrats privés vertigineux, des proximités embarrassantes et, lorsque le scandale éclate, un président qui explique qu’il n’a personnellement rien fait. Le problème de Lula est précisément là : vingt ans après, le système semble retomber dans ses errances.
« Plus jamais ça » n’était évidemment pas le slogan officiel de Lula en 2022. C’était pourtant le contrat moral de son retour au pouvoir. Après les scandales qui avaient ravagé le Parti des travailleurs, Lula demandait aux Brésiliens de croire qu’il revenait différent : plus expérimenté, plus prudent, débarrassé des pratiques qui avaient empoisonné ses premiers mandats et capable de restaurer une séparation claire entre l’État, les partis et les intérêts privés.Cette promesse venait de loin. Dès sa première investiture en 2003, Lula avait placé l’éthique publique et la lutte contre la corruption parmi les exigences de son gouvernement. Vingt-trois ans plus tard, cette histoire rend l’affaire Banco Master particulièrement dangereuse. Car Lula ne peut plus simplement répondre qu’il n’est personnellement impliqué dans aucun contrat litigieux. Il avait promis davantage que sa propre innocence : il avait promis de changer le système.
Mensalão : « Lula ne savait pas »
Le premier avertissement fut le Mensalão. En 2005, le Brésil découvre un système de paiements destiné à assurer le soutien de parlementaires alliés au gouvernement. Le scandale décapite la direction du Parti des travailleurs et conduira plusieurs de ses principaux responsables en prison. Lula affirme n’avoir rien su du mécanisme. Sa popularité, portée notamment par ses résultats sociaux, lui permet de résister et d’être réélu en 2006.
Mais une mécanique politique s’installe alors autour de lui : lorsque les pratiques de son environnement deviennent indéfendables, on trace une frontière entre Lula et les hommes qui l’entourent. Cette frontière peut être juridiquement fondée. Elle laisse pourtant subsister une interrogation qui poursuivra le président : comment un chef de l’État qui prétend transformer les pratiques du pouvoir peut-il demeurer aussi souvent étranger à ce qui se déroule dans son propre système politique ?
Lava Jato : le grand traumatisme
L’opération Lava Jato, déclenchée à partir de 2014, change d’échelle. Autour de Petrobras, le géant pétrolier contrôlé par l’Etat brésilien, apparaît un vaste système de surfacturations, de commissions et de financements impliquant de grandes entreprises, des responsables politiques et plusieurs partis. Lula est lui-même condamné puis emprisonné. Ses condamnations seront annulées en 2021, non pas sur le fond mais parce que la juridiction qui l’avait condamné s’est avérée incompétente pour examiner les dossiers concernés, ce qui lui permet de retrouver ses droits politiques et de se présenter en 2022.Lula transforme alors son retour en démonstration institutionnelle. Il sera le président de la normalité retrouvée. C’est dans ce système qu’Alexandre de Moraes devient si important. Le juge de la Cour suprême, adversaire déterminé de Bolsonaro et acteur central de la réponse judiciaire au 8 janvier 2023, incarne presque parfaitement le nouveau récit luliste : la République contre les passions, le droit contre la force, l’institution contre le clan. C’est précisément ce symbole que Banco Master vient aujourd’hui fracasser.
Banco Master : les vieilles habitudes ressurgissent
Daniel Vorcaro, propriétaire de Banco Master, avait une qualité essentielle dans la Brasília éternelle : il savait ouvrir les portes. Lula a ainsi reçu Vorcaro au palais présidentiel le 4 décembre 2024 lors d’une rencontre qui ne figurait pas à son agenda public. Gabriel Galípolo, futur président de la Banque centrale, était présent. Lula affirme n’avoir donné aucune instruction pour favoriser Banco Master et aucun élément public ne démontre le contraire. Mais ce n’est déjà plus tout à fait la question. Pourquoi un banquier dont l’établissement suscitait des inquiétudes disposait-il d’un accès direct au président de la République ? Et pourquoi cette rencontre devait-elle rester hors de l’agenda officiel ?Car le même Vorcaro se retrouve au cœur d’une autre relation autrement plus embarrassante. Banco Master avait conclu avec le cabinet de Viviane Barci de Moraes, épouse du juge Alexandre de Moraes, un contrat de 131 millions de reais, soit près de 22 millions d’euros. Environ 80 millions de reais, plus de 13 millions d’euros, auraient été effectivement versés… avant que la banque fasse faillite. Les métadonnées d’une version du contrat font apparaître un profil au nom d’Alexandre de Moraes. Le magistrat reconnaît avoir consulté le document, tout en expliquant qu’il souhaitait vérifier d’éventuels conflits d’intérêts et en contestant toute irrégularité. A voir…
Puis apparaît cette histoire qui enflamme le Brésil ces derniers jours : un projet supplémentaire de paiement de 50 millions de reais au cabinet de la femme du juge, impliquant notamment des parts dans un jet Legacy 650 et un hélicoptère. Le cabinet affirme que l’opération n’a jamais été conclue. Mais le mal est fait et le juge érigé en incarnation de la rigueur démocratique se retrouve associé aux millions versés par un banquier bien introduit mais accusé d’escroquerie et à une improbable histoire de jet privé.
Lula savait que le feu couvait
Plus embarrassant encore, Lula ne peut prétendre avoir découvert tardivement le danger. Il a lui-même raconté avoir conseillé à Moraes de se déclarer empêché dans le dossier Master, allant jusqu’à lui dire de ne pas laisser Vorcaro « jeter sa biographie à la poubelle ». La phrase est clé. Elle montre que Lula avait parfaitement compris que le problème dépassait une querelle juridique et menaçait directement la crédibilité du juge.Dès lors, les questions deviennent inévitables. Que savait exactement Lula lorsqu’il a mis Moraes en garde ? Que connaissait-il de l’étendue des relations de Vorcaro ? Pourquoi le banquier avait-il été reçu au palais ? Et qu’a fait le président après avoir compris que cette affaire pouvait atteindre jusqu’à la Cour suprême ? Rien de cela ne démontre une infraction de Lula. Mais tout cela rend beaucoup plus difficile la posture du président spectateur, découvrant après les autres les dérives d’un environnement qu’il ne contrôlerait pas.
Le système Lula retombe dans ses errances
Mensalão, Lava Jato et Banco Master sont trois affaires différentes et il serait malhonnête intellectuellement de les confondre. Les mécanismes, les époques et les responsabilités ne sont pas les mêmes. Ce qui se ressemble, en revanche, est plus profond : une culture de la proximité où les frontières entre affaires, politique et institutions deviennent dangereusement poreuses, où certains personnages semblent disposer d’un accès permanent aux sommets de l’État et où la défense du pouvoir finit toujours par se réduire à l’absence de preuve pénale contre Lula lui-même.Or c’est précisément ce que Lula avait promis de dépasser. Il prétendait avoir appris du Mensalão, traversé Lava Jato et compris que la survie de son héritage politique dépendrait désormais de l’exemplarité des institutions. Banco Master fait ressurgir l’impression inverse : les hommes changent, les montages changent, les affaires changent, mais Brasília conserve cette extraordinaire capacité à rapprocher ceux que la République devrait maintenir à distance.À l’approche de la présidentielle, le danger est considérable. Lula n’a pas besoin d’être poursuivi pour que Banco Master lui coûte politiquement. Dans un pays épuisé par vingt années de scandales, il suffit que s’installe une conviction plus simple : on nous avait promis que cette fois le système changerait, et nous découvrons qu’il fonctionne toujours selon les mêmes tares.
C’est peut-être le véritable poison de Banco Master. L’affaire ne ramène pas Lula devant le juge pour le moment ; elle le ramène devant son passé. Et pour un président qui voulait faire de son retour la preuve qu’il avait appris de ses erreurs, il n’est pas de procès politique plus dangereux.